Xi Jinping contre Donald Trump, qui gagnera la guerre d'influence en Amérique latine ?
Février 2026
10 min
Nous avons tous assisté le 2 janvier dernier à la capture de Nicolás Maduro, président du Venezuela, et de sa femme. Donald Trump a évoqué le narco-terrorisme, le pétrole et l’immigration. Mais il est aussi question de rivalité géopolitique en Amérique latine.

Cette déclaration et ce coup de force résonnent avec le document National Security Strategy of the United States of America, publié en novembre 2025 par la Maison Blanche, qui expose la stratégie internationale de Donald Trump. Il y explique ses objectifs pour l’«hémisphère occidental» :
«Nous voulons un hémisphère occidental qui reste à l’abri de toute incursion étrangère hostile ou de toute prise de contrôle d’actifs stratégiques, et qui soutient les chaînes d’approvisionnement essentielles. Nous voulons garantir notre accès continu à des emplacements stratégiques clés. En d’autres termes, nous affirmerons et appliquerons un «corollaire Trump» à la doctrine Monroe.»
Pour rappel, la doctrine Monroe est proclamée en 1823 par James Monroe, le président des États-Unis, dans un contexte d’indépendance nouvelle des États latino-américains. Il affirme que le continent américain ne doit plus jamais être colonisé. Si cette doctrine se veut solidaire, elle sous-entend que les États-Unis seraient en droit de bénéficier d’une position hégémonique sur la région. Cette ambiguïté sera ensuite exploitée par Théodore Roosevelt dans son « corollaire » à la doctrine Monroe en 1904 (le terme est ici repris intentionnellement par Trump). Roosevelt promeut l’idée que l’ingérence des États-Unis est un «mal nécessaire» à l’indépendance du continent vis-à-vis des puissances extra-américaines : au 20ème siècle l’Europe et la Russie, aujourd’hui la Chine et la Russie.
Quand Trump parle d’«incursion étrangère hostile» et de «prise de contrôle d’actifs stratégiques», il fait donc référence à la Chine qui tisse des liens très solides avec l’Amérique latine depuis une vingtaine d’années.
Explorons aujourd’hui les intérêts de la Chine dans cette région que Donald Trump souhaite tellement contrôler.
Tous les vendredis, des récapitulatifs approfondis et visuels pensés pour comprendre les enjeux contemporains :
Pourquoi ça nous concerne
- Les tensions croissantes entre Donald Trump et l’Union Européenne (Groenland, droits de douane,…) et la forte dépendance à la Chine dans des secteurs clefs poussent les européens à chercher d’autres partenaires.
- L’Amérique latine est particulièrement intéressante pour l’Union européenne car elle offre la possibilité de diversifier ses approvisionnements en matières premières stratégiques, et représente un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs.
- L’Union européenne cherche à se positionner comme une « troisième voie » pour les pays d’Amérique latine, dans un contexte de rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine. Cela passe par la promotion de valeurs telles que la sécurité, les droits humains et la transparence, comme en témoigne le programme Global Gateway : un plan d’investissement européen de 300 milliards d’euros (45 milliards pour l’Amérique latine), présenté comme une alternative au programme chinois des Nouvelles routes de la soie, dont nous parlerons plus bas.
Les relations sino-latino-américaines, que Donald Trump cherche à endiguer, reposent sur :
Les échanges commerciaux
La Chine est désormais le 1er partenaire commercial de nombreux pays latino-américains : la valeur des échanges atteint 518 milliards de dollars en 2024 contre 10 milliards en 2000.
La Chine applique à l’Amérique Latine sa stratégie globale qui consiste à :
- Sécuriser ses approvisionnements en matières premières : produits agricoles, métaux rares et hydrocarbures.
- Consolider ses débouchés à l’export pour ses produits électroniques, électriques et technologiques, secteurs où elle se trouve en surcapacité de production. Ces marchés de consommateurs latino-américains, dont le pouvoir d’achat est supérieur à celui de l’Afrique ou de l’Asie du Sud-Est, deviennent stratégiques dans un contexte de montée des barrières protectionnistes à l’échelle mondiale.

C’est d’ailleurs grâce aux échanges commerciaux avec le Brésil que la Chine a pu se permettre de boycotter le soja américain l’année dernière, forçant Trump à revenir sur ses droits de douane astronomiques.

Un accord commercial entre la Chine et le Mercosur est en cours de négociation, mais des questions politiques pourraient compliquer les pourparlers :
- Le Paraguay est l’un des 12 pays au monde entretenant des relations diplomatiques officielles avec Taïwan, tandis que l’Empire du Milieu exige de ses partenaires commerciaux qu’ils reconnaissent le principe d’une seule Chine.
- Depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei, l’Argentine s’est rapprochée de Washington. Donald Trump exerce une pression forte sur ce pays extrêmement dépendant du dollar. S’il s’oppose à l’accord, l’Argentine aura peu de leviers pour le contredire.
D’un point de vue commercial, la Chine est donc très bien implantée sur le continent. On pourrait penser que l’enlèvement de Maduro et la position de la Chine comme principal destinataire du pétrole vénézuélien (entre 50 et 60% des exportations pétrolières du pays vont vers Pékin) poseraient un réel problème. Mais la Chine dispose d’autres fournisseurs énergétiques, notamment la Russie, et ses approvisionnements actuels lui donnent le temps de s’adapter.
Les Nouvelles Routes de la Soie
Les Nouvelles Routes de la Soie (NRS), aussi appelées l’Initiative de la Ceinture et la Route (Belt and Road Initiative, BRI) est un projet, lancé en 2013 par Xi Jinping. Il s’agit d’investissements titanesques (plus de 1 000 milliards de dollars) destinés à financer ou co-financer des infrastructures, principalement de transport, d’énergie et de télécommunication dans le monde entier. L’objectif de ce projet est double : sécuriser ses approvisionnements et faciliter l’acheminement de ses biens haut de gamme.
En 2025, environ 150 pays sont officiellement adhérents au projet en Asie Centrale, du Sud et du Sud-Est, en Afrique, en Amérique latine, en Europe de l’Est et en Europe de l’Ouest (Portugal).

Pour tout comprendre de la stratégie globale de la Chine pour devenir leader mondial, découvrez l’article complet : 📄 Chine : l’ambition assumée de la 1ère place en 2049 et d’un monde post-occidental.
Ce projet s’est bien implanté en Amérique latine :
- 22 pays latino-américains font officiellement partie de ce programme financé par des fonds et des prêts chinois
- On parle de plus de 200 projets en Amérique Latine.
- Le Port de Chancay au Pérou en est l’exemple parfait. Ce méga port, inauguré en 2024 et détenu à 60% par l’armateur chinois Cosco, est supposé devenir la porte d’entrée des produits chinois sur le continent et un moyen pour les grands exportateurs de la région d’acheminer leurs ressources vers les pays asiatiques par le Pacifique.

Les prêts
120 milliards de dollars : c’est le montant des crédits accordés aux pays latino-américains par la Banque de développement de Chine (CDB) et la Banque d’exportation et d’importation de Chine (Exim Bank). Par exemple, en Equateur, tous les fonctionnaires sont payés grâce aux prêts chinois.
Comme en Afrique et en Asie, les banques chinoises prêtent des milliards (notamment au Venezuela) en prenant pour garantie les ressources naturelles. Ces pays risquent alors de tomber dans le fameux «piège de la dette» : l’incapacité de rembourser engendre la perte de souveraineté sur des actifs stratégiques (port, réserve minière, etc). Ces cessions auraient des répercussions dramatiques pour les États concernés et pour les puissances rivales de la Chine. Ces dernières se retrouveraient indirectement dépendantes de Pékin pour l’accès à des ressources critiques.
Un passé commun : la colonisation
Faisant écho aux théories tiers mondistes de Mao, Xi Jinping ambitionne de rallier les pays du «Sud» et d’en devenir le leader.
- Il insiste sur une solidarité nécessaire entre pays anciennement colonisés : la Chine, victime des guerres de l’opium et de l’occupation japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale, met constamment en avant ce passé douloureux commun.
- Xi Jinping prône ainsi le besoin de lutter contre l’impérialisme américain pour créer «une communauté de bien partagé» et assurer «l’émergence d’un monde plus juste».
Pour tout comprendre de l’instrumentalisation de l’Histoire impériale et coloniale par le Parti Communiste Chinois, découvrez l’article : 📄 La Chine ancienne, les héritages de l’ère impériale.
La Chine utilise alors le concept de Sud Global pour tisser des amitiés reposant sur l’idée d’un nouvel ordre mondial qui marginaliserait l’Occident. Ce concept, utilisé depuis la fin des années 90, hérité du «Tiers Monde», des «non-alignés», des «pays émergents», se traduit par une augmentation du commerce Sud-Sud, l’investissement des institutions internationales (G77 à l’ONU), la création de nouvelles (BRICS+) et la remise en question du dollar comme monnaie de référence. Qui plus est, face à l’imprévisibilité de Trump, elle cherche à se présenter comme une alternative crédible.
Cette doctrine trouve écho en Amérique Latine, continent anciennement colonisé. Le Brésil de Luis Lula da Silva est par exemple sensible à cette idée d’autonomie et d’indépendance vis-à-vis de l’Occident. Le Nicaragua, le Venezuela et Cuba sont quant à eux historiquement anti-Occident et représentent des symboles de l’idéologie communiste.
Cependant, l’influence de Donald Trump se fait sentir dans cette région, où l’anticommunisme hérité de la guerre froide demeure profondément ancré. Aujourd’hui, 11 pays sont gouvernés par des dirigeants de droite, conservateurs ou d’extrême-droite. Certains ont même des affinités idéologiques fortes avec le président américain : on pense à Javier Milei en Argentine, José Antonio Kast au Chili et Nayib Bukele au Salvador…

Dans ce contexte, 2026 sera importante puisque des élections présidentielles auront lieu en Colombie et au Brésil, première puissance régionale. Pour l’instant, Lula da Silva, le président sortant de gauche, est favori mais Jair Bolsonaro, proche de Donald Trump et condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État, a désigné son fils Flavio comme successeur. Celui-ci reste cependant pour l’instant peu populaire.
La Chine cultive depuis de nombreuses années ses intérêts économiques en Amérique latine : crédits, accords commerciaux, projets d’infrastructures ont petit à petit renforcé son influence dans la région. Cette présence est désormais solide et les États-Unis auront du mal à la concurrencer sur ce plan.
Mais l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025 et la capture illégale de Maduro un an plus tard montre tout de même certaines limites de la stratégie chinoise.
Bien que la Chine cherche à promouvoir un ordre mondial post‑occidental, à travers les BRICS+ par exemple, son influence en Amérique latine se heurte à plusieurs obstacles. D’une part, un virage politique à droite tend à réduire l’espace diplomatique favorable à Pékin. Certains gouvernements entretiennent d’ailleurs des liens étroits avec Donald Trump. D’autre part, la récente capture de Nicolás Maduro par les États‑Unis a mis en lumière les limites de la présence militaire chinoise dans la région : Pékin ne dispose d’aucune base militaire sur le continent, ce qui le rend structurellement incapable de défendre ses partenaires…
Sources
- Géopolitique hémisphérique : comprendre la doctrine Trump. Le Grand Continent. jan 2026.
- Donroe : le corollaire Trump à la doctrine Monroe. Le Grand Continent. Dec 2025.
- Conférence : Les ambitions stratégiques de la Chine pour l’Amérique Latine. IEGA. Yohan Briant. Fev 2026.
- L’Année Stratégique 2026. Le Monde face à la révolution Trump. Ed. Armand Colin. IRIS. Pascal Boniface. 2025
- Amérique latine : l'Union européenne et la Chine pourraient tirer parti de la politique agressive de D. Trump. BPI France. Mai 2025.
- L’Amérique Latine, une région prioritaire pour la Chine. Christophe Ventura. Juil 2025. IRIS.
- Le Brésil ouvert à des négociations pour un accord commercial Mercosur-Chine. Challenges. Fev 2026.
- En Amérique latine, l’expansion des droites. Christophe Ventura. Note d’actualité Fev 2026. IRIS.
- La chute de Maduro et la stratégie chinoise en Amérique latine. Le Grand Continent. jan 2026.
- Canal de Panama : un espace convoité au cœur de la rivalité sino-américaine. Romane Lucq. mars 2025. IRIS.
- Rotas de Integraçaõ sul-Americana. gov.br. Ministério do Planejamento e Orçamento
- AidData Global Chinese Development Finance Dataset, Version 3.0, 2023.
- Le Sud global | Expliquez-moi...Pascal Boniface. Mai 2025. IRIS.
- Le pari latino de Trump (3/4) : Avec le salvadorien Nayib Bukele, une admiration mutuelle. L’Express. Juil 2025.