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Donald Trump a-t-il les pleins pouvoirs ?

Donald Trump a-t-il les pleins pouvoirs ?

À propos

Qui a vraiment le pouvoir aux États-Unis ? Déclarer des guerres, augmenter les droits de douane, prendre le Groenland, Donald Trump peut-il tout faire ?

Date

21 mars 2026

Temps de lecture

19 min

Frappes contre l’Iran en juin dernier, capture de Nicolás Maduro, politique tarifaire unilatérale… depuis son retour au pouvoir à la Maison Blanche, nous avons l’impression que Donald Trump agit seul et fait absolument tout ce qu’il veut.

Mais la guerre au Moyen-Orient provoque des mécontentements, voire une opposition ouverte, face à une aventure militaire qui ne ressemble pas à la promesse "America First". Comment cette opposition peut-elle s’exprimer ? Existe-t-il encore des contre-pouvoirs aux États-Unis ?

La Constitution américaine est d’ailleurs pourtant claire : c'est le Congrès, et lui seul, qui a le pouvoir de déclarer la guerre. Alors, les frappes en Iran sont-elles légales ? Trump outrepasse-t-il ses prérogatives ? Ou s'inscrit-il, en réalité, dans une longue tradition de présidents américains qui ont progressivement accumulé un pouvoir exécutif démesuré ? Est-ce un problème Trump ou un problème américain ?

Que vous tentiez de saisir comment les décisions d'un seul homme peuvent embraser la planète ou que vous ayez toujours voulu regarder House of Cards en comprenant vraiment ce qu'il s'y passe, ce décryptage est fait pour vous !

Si vous avez 1 minute

  • Lors de l’écriture de la Constitution américaine en 1787, les pères fondateurs ont construit un régime où la séparation des pouvoirs est cruciale et l’importance est donnée au Congrès.
  • Mais depuis la Seconde Guerre Mondiale et la Présidence de Roosevelt (1933-1945), les analystes parlent de Présidence Impériale : les crises, la guerre froide, la situation économique, les médias et les attentats du 11 septembre ont petit à petit étendu les pouvoirs des présidents américains, particulièrement dans le domaine de la guerre.
  • Trump hérite de cette tendance à la prise de pas de l’exécutif sur le législatif et pousse au maximum ses prérogatives présidentielles, en jouant sur les « silences de la Constitution ». On l’a vu avec les innombrables décrets présidentiels, les droits de douane, les nominations de juges Suprêmes et ses interventions militaires depuis le début de l’année.
  • Toutefois, on peut estimer que les contre-pouvoirs sont solides. Le Président doit avoir une majorité au Congrès pour gouverner et celle-ci pourrait être remise en question lors des élections de mi-mandat de novembre 2026. La Cour Suprême, d’habitude bienveillante envers Trump, peut toujours contrecarrer ses projets, comme elle l’a fait avec les droits de douane.
  • Mais au delà de profiter des flous juridiques comme ont pu le faire ses prédécesseurs, Trump promeut également un projet populiste bien plus dangereux qui vient fondamentalement bouleverser la Constitution. La pression sur la société civile (médias, universités,…), le Congrès, les tribunaux, l’administration fédérale et les États fédérés sont autant d’exemples de dérives autoritaires que connaissent aujourd’hui les États-Unis. Celles-ci sont menées au nom du respect de la légitimité populaire qui justifie que la concentration de l’autorité entre les mains d’un seul homme représente la forme la plus authentique de la démocratie.

Tous les vendredis, des récapitulatifs approfondis et visuels pensés pour comprendre les enjeux contemporains :

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Si vous avez 10 minutes

La Constitution américaine : du Congrès central à la Présidence Impériale

Les pères fondateurs et la séparation des pouvoirs en infographie La présidence impériale à partir de Roosevelt : le cas de la guerre Trump profite de cette tradition : décrets, Cour Suprême et interventions militaires.

Des contre-pouvoirs qui restent puissants

Le Congrès et les élections de mi-mandat La Cour Suprême et les droits de douane

Le projet populiste de Trump

Concentrer les pouvoirs et bousculer la Constitution : société civile, tribunaux, administration fédérale et États fédérés.

Les institutions américaines : du Congrès central à la Présidence Impériale

Les pères fondateurs et la séparation des pouvoirs

Pour comprendre Trump, il faut d'abord comprendre la Constitution américaine, et pourquoi elle a été conçue comme elle l'a été.

Nous sommes en 1787. Les États-Unis viennent tout juste de conquérir leur indépendance face à la Grande-Bretagne. Les pères fondateurs (Madison, Hamilton, Jefferson…) ont une obsession : ne jamais recréer la tyrannie dont ils viennent de s'affranchir. Nourris par la pensée des Lumières, et en particulier par l'Esprit des lois de Montesquieu, ils bâtissent un régime fondé sur un principe cardinal : aucun homme, aucune institution ne doit concentrer trop de pouvoir entre ses mains.

Ils vont alors fonder un régime qui les distingue durablement des futures démocraties européennes dans lesquelles les pouvoirs sont imbriqués. En Allemagne ou au Royaume-Uni, le chef du gouvernement est nommé ou élu par le Parlement et en dépend pour sa survie politique. En France, les mécanismes de dissolution de l'Assemblée et de motion de censure obligent les deux pouvoirs à cohabiter, à négocier, parfois à se renverser mutuellement.

Aux États-Unis, la séparation est étanche. Le président ne siège pas au Congrès, n'en est pas issu et ne peut pas le dissoudre. Le Congrès, en retour, ne peut pas renverser le président pour des raisons politiques. La seule procédure qui s'en approche, l'impeachment, est une procédure pénale, réservée aux cas de trahison, corruption ou autres crimes graves.

Et dans ce système, les pères fondateurs décident que c’est au Congrès de dominer ! L'Article I de la Constitution confie au Congrès de larges pouvoirs (réglementer le commerce avec les nations étrangères, déclarer la guerre, lever et percevoir les taxes,…). L'Article II, consacré au président, ne lui réserve que quatre sections. Il est commandant des armées, peut accorder des grâces et conclure des traités (sur l’avis et le consentement du Sénat)

“À lire la Constitution, le Congrès est bien le centre nerveux du système politique” affirme François Chantal dans l’Impossible Présidence Impériale (2016).

Il ajoute dans le podcast France Culture États-Unis : Le président et le congrès :

“À la base, le président doit être un garant de la Constitution et un garant de l’exécution de la volonté du Congrès d’abord et avant tout, et pas un leader.

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La Présidence Impériale à partir de Roosevelt.

Mais les pères fondateurs sont morts depuis bien longtemps et deux siècles de crises et de personnalités hors normes ont considérablement étendu le pouvoir exécutif au détriment du Congrès.

Trump avant Trump

Le premier à forcer véritablement les limites est Andrew Jackson, président de 1829-1837, à qui les analystes comparent très souvent Donald Trump. Premier populiste de l’histoire américaine, il est le premier à invoquer sa légitimité démocratique directe : il est élu par le peuple au même titre que le Congrès, il n’a pas à se plier à lui. Se présentant comme le champion des "petits" contre les élites de Washington, il fustige la représentation législative comme corrompue et déconnectée.

Mais son héritage le plus durable est plus technique : Jackson transforme radicalement l'usage du veto présidentiel. Avant lui, le véto n’était utilisé que pour bloquer des lois jugées contraires à la Constitution. Jackson commence à l’activer pour contrer des textes qu'il désapprouve pour des raisons de fond ou d'opportunité. Les conséquences sont profondes : désormais, les membres du Congrès doivent, lorsqu'ils rédigent une loi, anticiper les préférences du président sous peine de se voir opposer un veto. Le rapport de force entre les deux pouvoirs bascule.

La Présidence Impériale depuis la Seconde Guerre Mondiale

Mais c'est au 20ème siècle que la transformation devient structurelle. Les historiens et politologues Denis Lacorne et Justin Vaïsse, dans leur analyse de La Présidence impériale de Roosevelt à Bush, identifient plusieurs facteurs qui ont hissé la présidence à une dimension que les pères fondateurs n'avaient pas imaginée.

D'abord, le contexte économique. Le New Deal de Franklin Roosevelt (1933-1945) impose un État fédéral interventionniste à une échelle inédite. Le président devient le pilote de l'économie nationale.

Ensuite, la révolution médiatique. La radio puis la télévision personnalisent le pouvoir comme jamais. Le président parle directement aux Américains, il incarne la nation.

Enfin, la guerre froide crée un impératif d'action rapide et secrète que le Congrès ne peut structurellement pas satisfaire : quand Moscou bouge, Washington ne peut pas attendre un vote.

La guerre : le grand détournement

C'est dans le domaine militaire que la dérive est la plus spectaculaire : c’est ce qui explique aujourd'hui l’intervention en Iran.

Les pères fondateurs avaient en mémoire les monarchies européennes entraînant leurs peuples dans des guerres interminables au gré des caprices royaux. La Constitution est donc explicite : c'est le Congrès, et lui seul, qui déclare la guerre et habilite les dépenses militaires. Le président, certes, est commandant en chef des armées, mais il est censé exécuter, pas décider.

Mais dans les faits, depuis la Seconde Guerre mondiale, le Congrès n'a plus jamais voté de déclaration de guerre formelle. Toutes les guerres américaines (Corée, Vietnam, Irak, Afghanistan) ont été engagées par décision présidentielle.

En 1973, le Parlement, cherchant à reprendre la main après la guerre au Vietnam, vote la War Powers Resolution, toujours en vigueur, et l'un des textes dont on parle beaucoup dans les médias aujourd’hui ! La loi impose 5 éléments importants :

(1) Le Président doit notifier le Congrès dans les 48 heures suivant tout engagement militaire.

(2) Le Président doit mettre fin aux opérations dans un délai de 60 jours sans autorisation expresse du Congrès.

(3) Le Président doit consulter le Congrès "dans tous les cas possibles" avant d'engager les forces armées.

(4) Le Congrès peut mettre fin à l’intervention militaire non autorisée grâce à une résolution votée par les deux chambres.

(5) Le Président est tout de même autorisé à utiliser la force en réponse à « une situation d’urgence nationale créée par une attaque contre les États-Unis, leurs territoires ou possessions, ou leurs forces armées ».

Mais cette loi comporte des failles que les Présidents en soif de bagarre ne manquent pas d’utiliser. D’abord, l’interprétation de la situation d’urgence nationale peut être très large. Ensuite, certains présidents interprètent cette loi comme « j’ai une fenêtre de 60 jours pour faire ce que je veux ». Finalement et surtout, si le Congrès vote une résolution d’opposition, le Président peut s’y opposer par son veto. Renverser ce veto exige le vote de 2/3 des deux chambres, un seuil quasi inatteignable dans un Congrès polarisé. Donc en pratique, un président déterminé peut presque toujours avoir gain de cause.

La lutte contre le terrorisme à partir de 2001 et les Autorisations d’usage de la force militaire en 2001 et 2002, autorisant le président à user de “toute la force nécessaire et appropriée”, finissent d’habituer l’opinion publique, le Congrès et les Présidents eux-mêmes à la guerre décidée par l’exécutif.

Marines américaines dans le désert d’Irak en 2003
Marines américaines dans le désert d’Irak en 2003

Trump profite de cette tradition

Trump hérite donc de décennies de glissement progressif vers une prééminence de l'exécutif sur le législatif, un mouvement engagé bien avant lui, et auquel il va donner une accélération inédite, grâce à plusieurs leviers.

Les décrets présidentiels

Vous reconnaissez cette image ? C’est Donald Trump qui signe des dizaines de décrets (executive orders) dès les premiers jours de son second mandat. Pendant ses 100 premiers jours à la Maison-Blanche, il aura signé près de 147 décrets concernant un éventail impressionnant de domaines, de l’immigration à l’éducation publique.

Donald Trump signant des décrets présidentiels le 20 janvier 2025
Donald Trump signant des décrets présidentiels le 20 janvier 2025

Véritable outil de pouvoir aujourd’hui, le principe des décrets présidentiels est initialement modeste. Il s’agit d’une directive interne : le président ordonne à l'administration fédérale de prioriser l'application de telle loi, d'orienter l'action de tel ministère dans telle direction, de concentrer les ressources sur tel objectif. Il ne crée pas de loi nouvelle, il organise l'exécution des lois existantes. Par exemple, si le Congrès déclare une substance illégale, un décret peut indiquer au ministère de la Justice si la poursuite des affaires liées à cette substance est prioritaire ou non. En revanche, le décret de Trump de démanteler le ministère de l’éducation, n’est absolument pas légale.

Le potentiel problème de ces décrets vient du fait que leur limite est plutôt floue dans la Constitution. L’utilisation des décrets, parfois sur des sujets clivants, n'est d’ailleurs pas une anomalie trumpienne. Les présidents américains ont de plus en plus recouru aux décrets, surtout quand le Congrès est extrêmement polarisé. C’est leur 49.3 à eux.

Mais le vrai problème est celui des recours, et Trump le connaît parfaitement. Trois mécanismes permettent théoriquement d'annuler un décret illégal. (1) Les tribunaux peuvent le suspendre ou l'invalider, mais les procédures sont longues. 1/3 des décrets signés par Trump en janvier fait d’ailleurs aujourd’hui l’objet de procédure judiciaire. (2) Le Congrès peut adopter une loi pour le contrecarrer, mais le président dispose toujours de son veto, et renverser ce veto exige toujours les deux tiers des deux chambres. (3) Le Président suivant peut abroger les décrets de son prédécesseur, mais entre-temps, les politiques sont appliquées.

La nomination des juges à la Cour Suprême

Il existe un pouvoir présidentiel plus durable que n'importe quel décret, plus structurant que n'importe quelle loi : celui de nommer les juges de la Cour Suprême. Ces neufs juges sont nommés à vie, un président peut donc, par ses nominations, continuer à peser sur la vie politique et juridique américaine bien longtemps après avoir quitté le Bureau ovale. C'est, en un sens, la forme la plus pure de l'héritage présidentiel.

Trump a eu cette chance de pouvoir nommer trois juges au cours de son premier mandat : Neil Gorsuch en 2017, Brett Kavanaugh en 2018, Amy Coney Barrett en 2020, trois juristes profondément conservateurs.

Les conséquences ne se sont pas fait attendre.

En juin 2022, sous la présidence de Biden, la Cour Suprême annule l'arrêt Roe v. Wade par signature des trois juges nommés par Trump. Ce texte de 1973 garantissait aux femmes le droit à l'avortement sur l'ensemble du territoire national. Sa suppression renvoie à chaque État la décision de l'autoriser ou non : du jour au lendemain, des millions d'Américaines vivant dans des États conservateurs ont perdu un droit qu'elles exerçaient depuis cinquante ans.

Manifestations pour défendre le droit à l’avortement. Juillet 2022.
Manifestations pour défendre le droit à l’avortement. Juillet 2022.

Les interventions militaires sans concertation du Congrès

Nous avons bien vu ces 3 derniers mois que, tout comme ses prédécesseurs, Trump ne comptait pas demander l’autorisation du Congrès pour mener des attaques militaires.

En juin 2025, Trump ordonne des frappes contre l'Iran. En janvier 2026, il frappe le Venezuela. Bien que ces frappes ne soient pas autorisées, le Congrès ne réagit pas et ne signe pas de résolution dans le cadre de la loi de 1973.

En mars 2026, les États-Unis et Israël attaquent de nouveau l’Iran. Trump invoque l'Article II de la Constitution et le droit à la légitime défense face à la menace nucléaire iranienne. L'argument laisse de nombreux juristes sceptiques : difficile de plaider la légitime défense contre un pays déjà frappé six mois plus tôt. Marco Rubio, lui, tranche le débat à sa façon : la loi de 1973 serait tout simplement inconstitutionnelle.

Le Congrès a tenté de réagir mais le 4 mars dernier, le Sénat a rejeté la résolution exigeant que Trump obtienne une autorisation avant toute nouvelle action militaire contre l'Iran. La Chambre a suivi le lendemain en rejetant un texte similaire. Trump peut continuer la guerre.

Mais il n’est pas complètement libre pour autant ! Pour financer une guerre de grande ampleur, il devra retourner devant le Congrès : le budget du Pentagone adopté en début d'année couvre les opérations courantes, pas une campagne militaire majeure. Le financement d’une guerre longue devra donc être votée par le Congrès, comme pour n’importe quelle loi.

Des contre-pouvoirs qui restent puissants

Le Congrès

Trump dispose d'une majorité républicaine au Congrès, ce qui pousse les commentateurs à penser qu'il peut tout faire passer. Mais selon François Chantal, auteur de L’impossible Présidence impériale, “c'est une illusion d'optique” et elle tient à une incompréhension fondamentale du système américain. En France, en Allemagne, au Royaume-Uni, la majorité parlementaire est le bras armé de l'exécutif. Les députés de la majorité sont là pour voter les textes du gouvernement, c'est la logique même du régime parlementaire. Aux États-Unis, rien de tel. Comme l'explique très clairement le politologue François Chantal :

"Il n'y a pas de lien organique entre la majorité et le pouvoir exécutif. Il n'y a pas de parti de gouvernement et de parti d'opposition. Il y a un parti majoritaire, il y a un parti minoritaire. Mais il n'y a pas de parti majoritaire qui se sent obligé de respecter les volontés du Président. Les membres du Congrès sont très indépendants, ils ne doivent pas leur élection à celle de Donald Trump. Ils n'ont aucune obligation d'essayer de faciliter la mise en œuvre de son programme."

De plus, les sénateurs, élus pour 6 ans, sont déconnectés largement des turbulences présidentielles. Comme le note l'Institut Montaigne¹, ils peuvent se permettre de rester fidèles aux préférences de leurs électeurs et aux principes du conservatisme budgétaire, sans craindre la colère de la Maison-Blanche.

À cela s'ajoute une échéance qui concentre déjà les esprits à Washington : les élections de mi-mandat de novembre 2026. La totalité de la Chambre des représentants et un tiers du Sénat seront renouvelés. Les mid-terms sont historiquement défavorables au parti du président en exercice, et si la Chambre ou le Sénat basculait côté démocrate, Trump se retrouverait dans une situation fonctionnellement comparable à une cohabitation à la française. Ses décrets resteraient, mais sa capacité à faire adopter des lois, à voter des budgets, à financer ses guerres, serait sévèrement contrainte.

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La Cour Suprême

On l’a vu : Trump a façonné la Cour Suprême à son image, en y nommant trois juges conservateurs au cours de son premier mandat. Mais les institutions ne se comportent parfois pas comme prévu. La décision du 20 février 2026 sur les droits de douane en est la démonstration. Je vous explique.

« La décision de la Cour suprême américaine sur les droits de douane éloigne l’idée d’une institution totalement inféodée au président ». Tribune du Monde par Idriss Fissassi, professeur de droit public.

Le commerce extérieur, comme la guerre, est constitutionnellement une prérogative du Congrès. Mais, comme pour la guerre, des décennies de crises ont produit des lois d'exception qui ont progressivement transféré ce pouvoir vers l'exécutif. Le meilleur exemple est l'International Emergency Economic Powers Act, une loi née en pleine Première Guerre mondiale en 1917 pour encadrer les traités commerciaux avec les ennemis. Elle a depuis été remaniée, mais est toujours en vigueur : elle autorise le président à modifier unilatéralement les termes des échanges commerciaux en situation de crise. Encore une fois, la notion de crise est à géométrie variable et Trump s'en est saisi pour imposer ses droits de douane par décret, sans passer par le Congrès.

Trump, pendant le Liberation Day tariffs, avril 2025
Trump, pendant le Liberation Day tariffs, avril 2025

La Cour Suprême a bloqué cette démarche. Le président de la Cour Suprême, John Roberts, a mobilisé la "doctrine des questions majeures" qu'il a lui-même développée : tout acte de l'exécutif ayant des conséquences économiques majeures doit être explicitement autorisé par le Congrès. Autrement dit, l'urgence ne suffit pas à justifier n'importe quoi.

Mais l’idée que la Cour Suprême demeure un contre-pouvoir solide reste à nuancer. D’autres juges conservateurs, tout en invalidant la méthode, ont pris soin d’indiquer à Trump d’autres voies légales pour parvenir à ses fins. La Cour ne lui dit donc pas non, elle lui dit pas comme ça. C’est plutôt un garde-fou constitutionnel qui, pour l’instant, tient, mais qui reste fondamentalement bienveillant à l’égard du projet trumpien.

Le projet populiste de Trump

Trump exploite donc au maximum ses prérogatives institutionnelles et les flous de la Constitution, dans une plus large mesure que ses prédécesseurs, certes, mais pas différemment dans la forme. De Roosevelt à Bush, la présidence impériale a toujours fonctionné ainsi : pousser les curseurs, tester les limites, et laisser aux juges et au Congrès le soin de retracer les frontières, tous libres qu’ils sont de le faire.

Mais Trump marque une rupture plus profonde. Au-delà de la pratique héritée, il y a un projet idéologique explicite, et c'est là que réside la véritable nouveauté. Il ne s'agit plus seulement d'accumuler du pouvoir par opportunisme institutionnel mais de promouvoir l'idée que la concentration de l'autorité entre les mains d'un seul homme représente le respect de la légitimité populaire et la forme la plus authentique de la démocratie. Du populisme à l’état pur : les contre-pouvoirs ne protègent pas le peuple mais le trahissent.

C’est ce que nous explique Laurence Nardon, docteur en science politique :

“Dans les actions entreprises dans cette administration Trump II, l’un des courants idéologiques l’emporte sur les autres, c’est le populisme d’extrême droite et il promeut un projet principal : celui de renforcer l’autorité du Président”. Laurence Nardon, Responsable du programme États-Unis à l’IFRI. Podcast Comment Donald Trump accroît les pouvoirs de la présidence américaine. New Deal.

La société civile sous pression

Médias, universités, cabinets d'avocats : Trump a engagé une guerre d'usure contre les institutions qui, traditionnellement, constituent le tissu du contre-pouvoir informel américain. Retraits de financements aux universités jugées trop progressistes, intimidation contre les cabinets juridiques, pression constante sur les médias : l'objectif n'est pas nécessairement de les détruire mais de les discipliner.

Le Congrès Contourné

En plus de mettre la pression aux élus républicains, Trump tente de forcer ses décisions personnelles et d’invalider des décisions du Congrès. Laurence Nardon prend l’exemple de la suppression anti-constitutionnelle de 5 milliards de dollars de fonds fédéraux déjà votés au Congrès.

Les tribunaux neutralisés

Le 27 juin 2025, dans l'affaire Trump v. Casa, la Cour Suprême tranche : les tribunaux fédéraux inférieurs ne pourront plus émettre d'injonctions nationales pour bloquer les décrets présidentiels dont on parlait plus haut. Autrement dit, seule la Cour Suprême, cette même Cour façonnée par Trump, peut désormais stopper un décret dans l'ensemble du pays. Des dizaines de recours qui, auparavant, auraient pu suspendre immédiatement une mesure contestée, se retrouvent vidés de leur portée nationale.

L’administration fédérale reconfigurée

Trump pousse à son terme la théorie dite de l'exécutif unitaire, une doctrine juridique conservatrice selon laquelle le président doit avoir le contrôle total sur l'ensemble du pouvoir exécutif fédéral. Plus clairement, il cherche à regrouper dans ses mains propres les pouvoirs de sa propre administration. Par exemple, il limoge des membres du CDC (la principale agence de santé publique aux Etats-Unis), tente de reprendre la main sur la Réserve fédérale, et restructure des agences indépendantes.

Les États fédérés dans le viseur

Le déploiement de la Garde nationale à Los Angeles en juillet dernier sans l'accord du gouverneur de Californie a marqué les esprits et marque une intrusion directe du pouvoir fédéral dans la souveraineté d'un État. Plus discrètement mais tout aussi significativement, des élus d'États sont soumis à des pressions pour redécouper leurs circonscriptions de façon favorable aux républicains avant les élections de mi-mandat de novembre 2026.

Trump repousse donc des limites que ses prédécesseurs n'avaient pas franchies, non seulement dans l'intensité de l'usage de ses prérogatives, mais dans la nature même de son projet : remettre en cause la légitimité des contre-pouvoirs, pas seulement les contourner.

Les analystes politiques observent que le renforcement de l’exécutif au détriment du législatif est un mouvement mondial, même dans les démocraties libérales européennes. En France, le débat nous est d’ailleurs familier. Les oppositions de gauche comme de droite dénoncent régulièrement une Présidence monarchique, un exécutif trop fort hérité de la Ve République, des institutions taillées sur mesure pour le général de Gaulle et jamais vraiment rééquilibrées depuis. On en est tout de même pas aux dérives de Trump, heureusement, mais il représente un bon exemple de ce qu’une idéologie populiste peut donner…

Vous disposez maintenant de tous les éléments pour observer les futurs agissements de Trump, les évolutions de la guerre au Moyen-Orient et les élections de mi-mandat en fin d’année !

Sources

  1. La nouvelle ère de la Présidence Trump. Amy Greene. 2025. Institut Montaigne
  2. La Présidence Impériale, de Franklin Roosevelt à George Bush. Denis Lacorne et Justin Vaïsse. 2007. Editions Odile Jacob.
  3. L’impossible Présidence Impériale. François Vergniolle de Chantal. 2016. CNRS Editions.
  4. Comment Donald Trump accroît les pouvoirs de la présidence américaine. Laurence Nardon. 2025. IFRI
  5. Quel est le rôle de la Cour suprême des Etats-Unis ?. Thibaut Faussabry. 2018. Le Monde.
  6. What Is an Executive Order and How Does it Work? Christopher Anders. 2025. ACLU.
  7. Explainer: Executive orders as a governing tool. Susan A. Hughes. 2025. Harvard Kennedy School.
  8. Droit à l’avortement : la Cour suprême des Etats-Unis revient sur l’arrêt Roe vs Wade et laisse les Etats américains libres d’interdire l’IVG. 2022. Le Monde.
  9. La Cour suprême des États-Unis invalide les droits de douane de Donald Trump, dont ceux visant l'Europe. Vincent Lequeux. 2026. Toute l’Europe.
  10. « La décision de la Cour suprême américaine sur les droits de douane éloigne l’idée d’une institution totalement inféodée au président ». Idris Fassasi. 2026. Le Monde.
  11. Trump’s Iran Strikes Are Unconstitutional. Katherine Yon Ebright. 2026. Brennan Center for Justice.
  12. Your Questions Answered: Can Congress Stop President Trump’s Illegal War Against Iran?. Christopher Anders. 2026. ACLU
  13. Does the War Powers Resolution debate take on a new context in the Iran conflict?. Scott Bomboy. 2026. National Constitution Center.
  14. Frappes sur l’Iran : le Sénat américain bloque une résolution visant à limiter les pouvoirs de Donald Trump. 2025. Le Monde
  15. Avortement aux Etats-Unis : un retour en arrière de la Cour suprême serait « l’aboutissement » de cinquante ans de « combat de la droite religieuse contre l’IVG ». Eléa Pommiers. 2022. Le Monde.
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