Les États-Unis : la puissance privée au service de la puissance nationale
Dérégulation et alliance avec les bâtisseurs
Les États-Unis appliquent aujourd’hui à l’IA leur doctrine libérale ancienne : la liberté d'innover sans contrainte produit les meilleurs résultats. Mais sous Trump, cette conviction prend une dimension idéologique nouvelle. Dans son discours à la conférence American Dynamism¹, JD Vance articule un projet politique précis : réconcilier les populistes et les "techno-optimistes" en démontrant que favoriser les géants de la Big Tech n'est pas une trahison du peuple américain. C'est, au contraire, le seul moyen de lui rendre la dignité que la mondialisation lui a confisquée. La réindustrialisation permise par l'IA, la réintégration de toute la chaîne de valeur sur le sol américain, la création de millions d'emplois qualifiés, voilà la promesse. Concrètement, cela se traduit par une dérégulation massive (révocation de l'executive order de Biden, démantèlement des garde-fous existants,…) et par une proximité sans précédent entre le Pentagone et la Silicon Valley. Mais cette proximité peut poser problème : qui a le pouvoir entre les patrons des Big Tech et l’administration Trump quand le PDG de Nvidia pousse à la vente de puces à la Chine malgré les restrictions ou que le CEO d’Anthropic refuse de travailler pour le gouvernement pour des questions idéologiques ?
La guerre commerciale, les deals, l'unilatéralisme au service de cette vision
À l'extérieur, la stratégie américaine est celle du rapport de force. Droits de douane pour forcer Taiwan et ses alliés à délocaliser la fabrication de semi-conducteurs sur le sol américain, contrôles d'exportation sur les puces Nvidia pour ralentir la Chine, pression sur l'Europe pour qu'elle dérégule l'IA et ouvre son marché aux géants américains : c'est un unilatéralisme assumé, où la technologie est un levier de puissance comme les autres.
En Chine, l’IA au service de l’objectif absolu : devenir n°1 d’ici 2049.
La stratégie du temps long
La Chine ne découvre pas l'IA avec ChatGPT, elle l'avait anticipée. Depuis 2015 et le lancement de son programme Made in China 2025, le Parti a vite compris que l'IA serait un levier indispensable au décollage de dix secteurs stratégiques (robotique avancée, équipements aérospatiaux, génie maritime, véhicules électriques,….). Pékin engage donc des subventions étatiques massives depuis longtemps pour identifier et propulser des champions nationaux (Baidu, Alibaba, Tencent, ByteDance,…) qui appliqueront les nouvelles technologies aux secteurs qu’il a précisément assignés et qui permettront à la Chine de surpasser les États-Unis d’ici 2049. L'IA est aussi un instrument de gouvernance intérieure assumé (reconnaissance faciale, surveillance de masse,...), un outil indispensable au maintien de l’ordre et de l’autorité du Parti qui préviennent du chaos qui empêcherait le rayonnement de la Grande Nation Chinoise.
L'influence par l'open source et la séduction du Sud Global
À l’international, la Chine joue une carte différente des États-Unis : celle de l'alternative inclusive. Son modèle open source DeepSeek est déjà adopté en Iran, en Russie et en Afrique, une façon de créer des dépendances sans conditionnalité démocratique. Elle exporte aussi ses technologies de surveillance à d'autres régimes autoritaires. Face aux attaques américaines (guerre commerciale, contrôles d'exportation sur les puces), elle répond en jouant ses propres atouts : les terres rares qu'elle contrôle à 80 %, le développement accéléré de ses puces, la recherche d'une autosuffisance totale dans chaque maillon stratégique.
Des objectifs différents
Les deux premières puissances mettent donc l’Intelligence artificielle au coeur de leur quête hégémonique et ce de manière totalement consciente et avec des doctrines établies.
Mais concrètement, compte-t-elle utiliser l’IA concrètement pour y parvenir ? L’usage de cette technologie présente de grande différence aux États-Unis et en Chine.
Aux États-Unis, l'IA a principalement pris la forme d'applications grand public et de logiciels d'entreprise, parce que c'est là que se trouvent les incitations : les profits à court terme.³ L'objectif déclaré est de construire des modèles toujours plus puissants en direction de l'AGI, c'est-à-dire une intelligence artificielle capable d'auto-amélioration, surpassant les capacités cognitives humaines et capable d'effectuer des tâches intellectuelles concrètes. Les investissements américains cherchent à booster une course à la performance d’un produit qui représente une économie en soi. Ils misent certes sur l’utilisation de ce produit pour ensuite impacter les autres secteurs, mais la priorité va à la repousse des limites.
L'approche de la Chine repose sur des applications d'IA à plus petite échelle, utilisées comme intrant à la production plutôt que comme produit en soi. Le ministère de l'Industrie estime que 60 % des grands fabricants chinois auront intégré une forme d'IA dans leur production d'ici fin 2025, avec un objectif de 100 % d'ici 2035. Près de la moitié de tous les nouveaux équipements manufacturiers vendus en Chine l'an dernier intégraient déjà des fonctions de vision artificielle, de maintenance prédictive ou de contrôle autonome. L'objectif est clair : produire moins cher, plus vite, et dominer les marchés étrangers, l'Europe en premier lieu, grâce à une compétitivité industrielle dopée à l'IA.
“Les États-Unis investissent des centaines de milliards de dollars dans la puissance de calcul, les superclusters hyperscale et des modèles de langage toujours plus vastes pour parvenir à une intelligence artificielle générale (IAG) – des systèmes si performants et créatifs qu'ils pourraient engendrer une ère de croissance économique et de découvertes scientifiques explosives. Cette approche diffère radicalement de celle de la Chine, qui s'appuie sur un plan, assorti d'un ensemble d'incitations et de sanctions, pour garantir la diffusion et l'intégration rapides de l'IA dans l'ensemble du secteur industriel.” Michael Froman. La Chine, les États-Unis et la course à l’IA. Oct 2025. Council on Foreign Relations.