L’Union Européenne sait qu’elle ne peut pas gagner la course à la puissance. Elle cherche alors à peser tout en restant fidèle à ce qu’elle est : des démocraties libérales fondées sur la protection des citoyens. Elle cherche donc à se positionner entre le modèle américain (miser sur les Big Tech et dominer la chaîne de valeur) et le modèle chinois (l’IA comme outil de projection étatique) pour proposer une troisième voie fondée sur la confiance, les droits fondamentaux et les normes.
Mais cette stratégie ne pourra pas fonctionner si elle reste aussi dépendante des deux géants américains et chinois. C’est pourquoi l’Union européenne tente de mettre également en place une stratégie d’investissements et d’adoption mais est confrontée à de nombreux freins pour la plupart liés à la capacité à établir des politiques communes d’investissements et d’adoptions.
La dépendance pour des technologies clefs
Recopie du schéma de la chaîne de valeur.
- La dépendance aux puces. Dans la chaîne de valeur ultra intégrée de la fabrication des puces, l’Europe n’a qu’une seule place : celle de la production des machines de lithographie indispensable à la création des puces haut de gamme. Mais à part cela, l’Union Européenne peine à se faire une place dans l’industrie et représente moins de 10% des parts de marché. L'European Chips Act ambitionne de capter 20 % de la production mondiale de semi-conducteurs d'ici 2030, avec quatre usines lancées, mais l'objectif reste lointain.
- La dépendance au cloud. Asterès estime que les achats annuels de services de cloud-logiciel des entreprises de l’Union européenne qui bénéficient à l’économie américaine s’élèvent à 264 milliards d’euros. Ceci représente des risques de coupure d’accès ou d’utilisation des données par des agences américaines.
- La dépendance aux modèles. Enfin, les modèles d'IA eux-mêmes. ChatGPT, Gemini, Claude, DeepSeek — presque tous les grands modèles sont américains ou chinois. Mistral est l'exception européenne, mais elle reste marginale en taille et en ressources face aux géants. L'Europe est la région qui utilise le plus l'IA générative, mais ces outils sont quasiment tous américains ou chinois.
Les difficultés de financement, non inéluctables
Nous avons vu dans l'introduction du dossier que les investissements européens dans l'IA sont abyssalement inférieurs à ceux des États-Unis et de la Chine, qu'il s'agisse de fonds publics ou privés. Pourquoi ?
Montant ou priorité ? Il semblerait qu’en plus d’être une question de montant, c’est aussi une question d’orientation du capital. D’après la Commission Européenne⁸, “les entreprises européennes détiennent 25 % du capital de capital-risque investi dans l’UE, mais seulement 15 % dans l’IA”. L'Europe est précisément très forte dans les secteurs industriels qui auraient le plus à gagner de l'IA : mobilité, fabrication avancée, énergie, santé. Siemens, Airbus, Michelin, Volkswagen sont des leaders mondiaux dans des domaines où l'IA est un levier de productivité considérable. Pourquoi ? Qu’est-ce qui concurrence l’IA dans l’orientation du capital ? On en profitera pour établir les différentes sources et mécanismes de financements de l’IA.
Le cas InvestAI : l’investissement commun sera-t-il efficace ? L'Europe a lancé en février 2025 son plan le plus ambitieux à ce jour : l'initiative InvestAI, annoncée par Ursula von der Leyen au Sommet IA de Paris, vise à mobiliser 200 milliards d'euros, un nouveau fonds européen de 20 milliards d'euros pour les giga-usines d'IA. Qu’en est-il ? Quelle est la part de financement de chaque État ? Deux jours avant l’annonce d’Ursula Von der leyen, Emmanuel Macron annonçait 109 milliards d’investissements en France dans l’intelligence artificielle. Cela reflète bien la fragmentation des capitaux et des logiques nationalistes qui empêche les véhicules d’investissement à la hauteur. Le Rapport Draghi est explicite sur ce point : sans Union des marchés de capitaux réelle, l'Europe ne pourra pas mobiliser son épargne abondante vers l'investissement technologique.
